Une silhouette élancée glisse un instant hors de l’eau pour traverser une zone de gravier. De la taille d’un petit chien bas sur patte, la queue effilée, l’animal file avec la vivacité typique de son espèce. La séquence ne laisse planer aucun doute et grâce à elle, l’identité du coureur des berges a pu être confirmée par la Fondation Info-Fauna: c’est bien une loutre, qu’une observatrice chanceuse a réussi à filmer le long des rives boisées de l’Arve locale durant une soirée d’été.
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Des décennies de déclin généralisé
Une telle rencontre demeure un véritable évènement. En Suisse, cet animal indigène longtemps pourchassé s’était éteint en 1989, victime de la détérioration de son habitat. Dans notre canton, l’espèce avait disparu déjà dans les années 1940, à la suite de la construction du barrage de Verbois et de ses impacts sur le paysage, peu pris en compte à l’époque. Le déclin de la loutre a d’ailleurs été généralisé durant cette période en Europe, ne laissant que des effectifs clairsemés sur la façade Atlantique et en Europe orientale et peu d’espoir pour l’avenir de la sympathique nageuse.
A la reconquête de son ancien territoire
C’était sans compter sur la résilience de la nature, aidée de quelques coups de pouce! A la faveur des mesures de protection et des importants progrès accomplis en matière de gestion des cours d’eau, un retour spontané s’amorce. Depuis quelques années, en Engadine, des loutres venues naturellement d’Autriche se réinstallent progressivement sur l’Inn et le Rhin alpin, tandis qu’en France méridionale, l’espèce, très mobile, recolonise lentement ses anciens territoires. Cette dynamique explique sans doute une première série d’observations relevées à Genève déjà en 2014, malheureusement sans lendemain, mais aussi la présence de plus en plus établie de cette espèce sur l’Arve savoyarde à partir des vallées de montagne. La discrète pionnière notée cet été dans notre canton témoigne assurément de la vitalité de cette nouvelle population, suffisamment dynamique pour coloniser l’aval du cours d’eau… et peut-être au-delà.
Un carrefour pour l’avenir de la loutre
Bien plus qu’une belle surprise pour la biodiversité locale, la présence à Genève de la loutre, en lui ouvrant une voie vers le Léman et ses affluents alpins, pourrait marquer à l’échelle régionale un tournant favorable pour l’avenir de ce mammifère menacé. En effet, la population de cette espèce est encore séparée en Europe en deux blocs distincts, sans contact depuis la fin du siècle dernier: c’est précisément en Suisse que pourrait se reconstituer une liaison précieuse pour assurer le brassage génétique nécessaire à sa conservation… grâce aussi à la porte d’entrée du Rhône genevois.
Le retour du chaînon manquant de nos cours d'eau
Située au bout de la chaîne alimentaire, dépendant d'une eau de très bonne qualité et de milieux en bonne santé, la loutre est une véritable sentinelle de l’environnement et, à ce titre, son retour constitue un des objectifs du Plan biodiversité cantonal. Cette mascotte des rivières poissonneuses pourrait aujourd’hui retrouver toute sa place à Genève, car nos rives lui sont bien plus favorables qu’au siècle passé. En premier lieu, les menaces de destruction ont disparu et cet animal au tempérament joueur suscite désormais avant tout la sympathie du public. Les corridors biologiques, ces voies de passage indispensables aux déplacements de la faune, sont progressivement rétablis par des mesures ciblées à l’échelle régionale. Point marquant, le canton met en œuvre un programme de renaturation des espaces aquatiques très volontariste, financé par une taxe hydraulique: depuis 1997, plus de cent actions ont porté leurs fruits, allant de la remise à ciel ouvert de rivières ou la restauration de la vitalité des cours d'eau à la création de nouvelles zones humides, avec l'objectif de renforcer aussi la sécurité des riverains. Le traitement optimal des eaux usées assure d’une façon générale une eau de qualité, qui profite également à la faune aquatique. Ces multiples actions ont d’ailleurs valu au canton de recevoir le prestigieux label international de la Convention de Ramsar sur les zones humides. L’avenir dira si la surface réduite de notre territoire permet une installation durable de la loutre. D’ores et déjà, grâce à la résilience de cette espèce attachante, la gestion genevoise de ses ressources aquatiques démontre une nouvelle portée sur le terrain en permettant d’envisager le retour d’un animal emblématique, symbole vivant de la qualité de nos cours d’eau.
Pour en savoir plus:
- Pour les questions en lien avec l’observation de loutre à Genève: M. Yves Bourguignon, chef de service des gardes de l’environnement, office cantonal de l'agriculture et de la nature, DT, T. 079 240 83 89.
- Pour les questions en lien avec la gestion des cours d’eau: Mme Cécile Georget, directrice du service de la surveillance et de la protection des eaux et des milieux aquatiques, DT, T. 022 388 80 69.