Jeunes et police

Les dossiers thématiques du MIPP
Les dossiers thématiques du MIPP
Bien que l'on parle souvent des jeunes comme d'une population ayant des interactions problématiques avec la police, le MIPP réalise très peu de médiations impliquant des mineurs ou des jeunes adultes. Et lorsqu'elle se font, elles sont rarement satisfaisantes. Le MIPP a donc essayé de faire un point de situation avec ses différents partenaires et à l’aide d’apports théoriques afin d’identifier le potentiel réel de la médiation comme levier dans la pacification des relations entre les jeunes et la police : quels sont les contextes, les moments clés et les méthodes qui favorisent un dialogue constructif dans ces situations.

OBSERVATIONS

Saisines du Tribunal des mineurs (TMIN) en baisse

Conformément à la Loi fédérale sur la procédure pénale applicable aux mineurs (PPMin art.17) et au règlement du MIPP (RMIPP art.13 al.1 lettre h) le Tribunal des mineurs (TMIN) peut déléguer des médiations au MIPP. 

En général, les médiations sont envoyées par le TMIN dans les cas où les personnes mineures se sont opposées à l’intervention de la police.

Alors que le TMIN a envoyé 4 médiations durant la première année de fonctionnement du MIPP en 2017, il n'en a envoyé que 3 entre 2021 et 2025.

Sur les 3 médiations déléguées depuis 2021[1], une seule a abouti à un accord, une n'a pas abouti car la rencontre n'a pas pu être organisée et l'autre parce que la rencontre n’a pas permis d’arriver à un accord.

Date à laquelle les situations ont commencé à être répertoriées de manière plus détaillée.

Graphique - saisine TMIN

Demandes concernant des mineurs et jeunes adultes hors TMIN

L’exploitation des données reste partielle en raison de limites techniques (absence systématique des dates de naissance, enregistrement des dossiers au nom des parents).

Sur les 378 dossiers ouverts entre 2021 et 2025, nous en avons recensé 13, hors des demandes du TMIN, 5 impliquant 12 adolescents de sexe masculin âgés de 13 à 17 ans, 3 concernant des jeunes de 18 ans au moment de l’interaction avec la police, 3 impliquant des jeunes de 19 ans dont une demande émanant du Ministère public, et 2 dossiers concernant un jeune de 21 ans et un de 22 ans ayant eu des problèmes avec la police alors qu’ils occupaient l’espace public avec un groupe d’amis.

Problématiques apparues lors de l’intervention de police

Il est frappant de constater que, dans de nombreux cas traités, les personnes mineures ont le réflexe de partir en courant à la vue de la police ou lorsque celle-ci leur demande de s’identifier. Elles expliquent par la suite que le but était d’éviter une contravention. Vient ensuite le refus de s’identifier parce que les membres de la police se seraient montrés agressifs et peu courtois ou parce que les personnes estiment que n’ayant rien fait, elles n’ont pas à se légitimer.

Certains jeunes racisés ont dit que leur perception de la police était influencée par ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux ou pour ceux issus de la migration par l’image de la police dans leur pays d’origine.

Même si les jeunes ne nient pas avoir défié l’autorité : « T’es qui pour me demander ma pièce d’identité ? » ou même proféré des insultes : « Fils de pute ! », ils attendent un comportement exemplaire et professionnel de la part de la police.

Le bluff ou les fausses promesses pour obtenir quelque chose : « Arrête-toi ou je te tase ! », « si tu avoues tu t’en sors avec un blâme », « tu as de la chance que ce n'est pas moi. Je t'aurais amené dans une cave » sont vécues comme de la trahison et de la manipulation par les jeunes. Quand ces phrases ne terrorisent pas, elles rompent le lien de confiance.

Le temps et les conditions de privation de liberté lorsque les jeunes sont entendus comme prévenus ont été considérés comme disproportionnés par les parents dans 2 situations.

Plusieurs parents reprochent des pressions excessives et inutiles lors de l’interpellation ou lors de l’audition de leurs enfants.

Certains membres de la police disent avoir tendance à intervenir de manière autoritaire ou moralisatrice dans un but éducatif et dissuasif. 

Des médiations qui peinent à créer le dialogue 

Sur un total de 16 dossiers impliquant des mineurs et des jeunes adultes, 6 ont abouti à une rencontre entre les jeunes et des membres de la police. Dans un cas, la médiation a été menée avec les parents (voir exemple p. 10 du rapport d'activité 2025), et un autre processus est en cours.

Lors des rencontres entre les adolescentes, les adolescents et les membres de la police, nous avons pu constater que la position parfois paternaliste ou moralisatrice de ces derniers avait plutôt tendance à bloquer la communication. Un mineur a d’ailleurs confié avoir hésité à participer à une médiation, estimant que « de toute façon ça ne sert à rien, on va juste me faire la morale ».

De leur côté, les adolescentes et les adolescents ont souvent tendance à minimiser leur responsabilité, considérant la réaction de la police comme injuste ou disproportionnée. Les prises de conscience quant aux conséquences de leurs actes, ainsi que les manifestations d’empathie, restent rares dans ce cadre.

Les membres de la police se montrent généralement motivés à participer aux médiations impliquant des mineurs, en raison de leur dimension éducative. Ils attendent en particulier une prise de conscience de la part des jeunes. Dans les médiations déléguées par le TMIN, ils sollicitent fréquemment une réparation concrète, estimant qu’une simple discussion ne constitue pas une réponse suffisante pour justifier un classement du dossier. Ces observations rejoignent celles formulées par Gérard Demierre, médiateur au Bureau de la médiation pénale pour les mineurs du canton de Fribourg[2].

Les attentes des jeunes en médiation sont plus variables : certains expriment un besoin d’être entendus et de pouvoir s’exprimer, tandis que d’autres y participent principalement pour éviter une sanction du TMIN ou pour répondre aux attentes de leurs parents.

Certaines médiations n’ont pas pu être mises en œuvre, soit en raison de la forte résistance ou du manque de coopération des jeunes concernés, soit en raison de situations personnelles complexes.

Enfin, les médiations les plus constructives, ayant permis une meilleure compréhension mutuelle, sont celles qui se sont déroulées en l’absence des adolescents. Il s’agit d’une médiation menée avec les parents, ainsi qu’une autre réalisée avec un jeune homme douze ans après les faits, qui s’étaient déroulés le jour de ses 18 ans.


UN RAPPORT CONSTRUIT SUR LES INTERACTIONS CONCRETES ET SUR LES REPRESENTATIONS DE L'AUTORITE 

Au-delà des interactions observées par le MIPP, les relations entre les jeunes et la police ont aussi une dimension symbolique et psychosociale.  Ainsi, il faut aussi prendre en compte le rôle de cadre et de représentant de l’autorité que joue le membre de la police pour un adulte en construction.

D’une autorité légitime par principe à une autorité conditionnée

Selon Jean-Paul Gaillard, psychanalyste, systémicien, auteur d’« Enfants et adolescents en mutation »[3] les enfants d’aujourd’hui ne sont pas « défaillants » ou « problématiques » au sens classique — ils sont adaptés à un monde radicalement différent de celui dans lequel les adultes ont grandi. Il parle donc d’ « enfants mutants » pour souligner une mutation culturelle et psychique, pas biologique.

Les repères traditionnels (autorité, hiérarchie, transmission verticale) s’effacent au profit de relations plus horizontales, d’un accès massif à l’information (internet, réseaux sociaux) et d’une remise en question des figures d’autorité. L’enfant grandit dans un monde où il doit se construire sans cadres stables.

L’« enfant mutant » ne reconnaît plus automatiquement l’autorité. Il a besoin de comprendre le sens des règles. Il fonctionne davantage sur la négociation que sur l’obéissance. 

Des parents ont d’ailleurs exprimé en entretien élever leurs enfants en leur disant qu’ils ont le droit de recevoir des explications plutôt que d’accepter sans comprendre. 

Selon cette théorie, la police fonctionne dans un cadre traditionnel où l’autorité est légitime par principe. Le jeune reconnaît immédiatement l’autorité, il obéit sans discuter et même s’il trouve cela injuste, il se conforme. 

Tandis que dans la logique du jeune décrite par Gaillard, l’autorité est conditionnelle. Il questionne spontanément : « Pourquoi vous me contrôlez ? », il attend une justification claire et équitable, il peut refuser une injonction qu’il juge injuste, il se sent légitime à défendre ses droits (souvent influencé par internet, vidéos, débats publics). 

Soutenant cette idée d’autorité méritée, un papa nous a dit : « On éduque nos enfants dans le respect de l’autorité mais dans ce cas l’autorité ne s’est pas montrée exemplaire.»

Selon Gaillard, ce n’est pas simplement un problème de discipline mais un choc de référentiels culturels : le jeune est adapté à un monde où l’autorité doit être expliquée et justifiée et le membre de la police agit selon un modèle où l’autorité est institutionnelle et non négociable dans l’instant.

La confrontation à la police comme processus de construction identitaire et moyen de trouver sa place dans la société

Plusieurs ilotiers de l’unité de proximité ont exprimé sentir une très forte hostilité à l’égard de la police chez les jeunes lorsqu'ils participent à des séances avec des jeunes et les travailleurs sociaux hors-murs (TSHM). Un inspecteur de la Brigade des mineurs (BMIN) raconte avoir constaté dans son interaction au quotidien qu'il y a une partie des jeunes que la BMIN n’arrive pas à toucher, qui font les malins et ont une attitude très hautaine. Certains ne sont pas outillés pour comprendre les conséquences de leurs actes. Le taux de récidive est élevé chez ces jeunes. Cela peut dépendre du contexte psycho-social. 

Le sentiment anti-police chez certains adolescents peut s’expliquer par l’articulation entre dynamiques de développement, expériences concrètes et perceptions d’injustice. D’un point de vue psychosocial, Erik Erikson montre dans Identity : Youth and Crisis[4]  que l’adolescence est une période de construction identitaire marquée par la remise en question de l’autorité. La police, en tant qu’institution visible incarnant la norme, devient ainsi un point de confrontation privilégié.

Cette dynamique est renforcée par des interactions parfois tendues entre jeunes et forces de l’ordre dans l’espace public (contrôles d’identité, gestion des rassemblements, etc.), pouvant être perçues comme injustes ou discriminatoires. Dans cette perspective, Didier Fassin souligne dans La force de l’ordre[5]que les pratiques policières peuvent produire un sentiment d’inégalité de traitement, notamment chez les jeunes issus de milieux populaires ou minoritaires. Ce ressenti rejoint la théorie de l’étiquetage de Howard S. Becker dans Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance[6], selon laquelle les interactions avec les institutions contribuent à la construction d’une identité sociale parfois marquée par la stigmatisation.

Enfin, la question de la légitimité est centrale : comme le montre Sebastian Roché dans De la police en démocratie[7], la confiance envers la police dépend fortement du sentiment d’être traité avec équité et respect lors des interactions concrètes. Lorsque ce sentiment fait défaut, une défiance durable peut s’installer, particulièrement chez les jeunes. 

 

LES CONDITIONS PROPICES A UNE MEDIATION EFFICACE

En conclusion, la médiation peut restaurer la confiance en l’institution si elle est une interaction positive entre un jeune et un membre de la police. Si une expérience négative peut renforcer un sentiment d’exclusion, une expérience positive peut, à l’inverse, produire un effet inclusif. Il apparaît donc pertinent de poursuivre le développement de cette pratique, sous réserve de certaines conditions.

Adapter la médiation et ses objectifs au développement des jeunes

Il est important de reconnaitre que, malgré les apparences, une mineure ou un mineur n’a pas la maturité d’un adulte. C’est notamment la raison pour laquelle un cadre légal spécifique leur est dédié comme le Droit pénal des mineurs (DPMIN) et la Procédure pénale applicable au mineurs (PPMIN) au niveau Suisse ou la Convention des Nations Unies relative aux Droit de l’enfant au niveau international. À ce sujet, les membres de l’Indépendent Police Complaints Authorities Network (IPCAN), dont le MIPP, réunis en séminaire sur les interactions entre les forces de l’ordre et les mineurs, se sont notamment engagés à rappeler « le réflexe droits de l’enfant » aux institutions policières de leur pays.

Dans le cadre d’un processus de médiation, il faut accepter qu’un mineur ne soit pas en mesure de prendre complètement conscience de ses actes. Interrogée à ce sujet, une psychologue spécialiste des adolescents propose de « partir de là où en est le jeune pour formuler la réparation ». Dès lors, la prise de conscience par le ou la jeune ne peut pas être érigée en objectif systématique de la médiation. C’est un point qui peut être travaillé en entretien préparatoire.

Des alternatives existent pour actionner la dimension éducative du processus. Ainsi, concernant le sentiment d'injustice du jeune et son rapport à l'autorité, Gérard Demierre explique que dans le canton de Fribourg le délégué à la prévention peut venir avec le code pénal afin d'expliquer la loi et parler de ce qui est juste ou pas. Il montre ainsi que l'action de la police n'est pas juste une lubie mais s’inscrit dans un cadre plus large, et peut contribuer au besoin des jeunes de comprendre le sens des règles évoqué plus haut.

Prendre en compte la temporalité

Pour que la médiation réussisse, Gérard Demierre, explique qu'il faut que ce soit le bon moment. Le jeune doit avoir dépassé la colère liée à l'intervention ou son sentiment anti-police. Sinon la médiation n'a aucune chance d'aboutir.

Privilégier le lien

Les ilotiers comme l’inspecteur de la BMIN pensent qu’être en civil plutôt qu’en uniforme facilite le contact. Plusieurs TSHM qui ont l’habitude de travailler avec les jeunes et la police pensent quant à eux que la posture est plus importante que l’uniforme. Les jeunes désirent être entendus et pris en compte. Ils auraient besoin que les policiers soient à l’écoute et capables « d'exprimer leurs faiblesses ». Pour Gérard Demierre, il faut que les policiers aient « un minimum de souplesse » pour participer à la médiation.

Le membre de la police doit pouvoir adopter une posture d’écoute non moralisatrice qui puisse donner au jeune l’impression d’être pris en compte.

Adapter le processus

En ce qui concerne le fait que les membres de la police pensent qu’une médiation ne doit pas permettre d’éviter la sanction, Demierre demande dans la mesure du possible que ce soit le juge qui prenne contact avec le policier pour lui proposer la médiation et lui expliquer son choix. 

Il ne faut pas hésiter à prendre le temps de préparer la médiation et vérifier la capacité à venir en médiation du membre de la police et du ou de la jeune. 

Lorsque la rencontre directe pourrait être contre-productive des formats alternatifs pourraient être envisagés.

 


[1] Date à laquelle les situations ont commencé à être répertoriées de manière plus détaillée.
[2] Le Bureau de la médiation pénale pour les mineurs du canton de Fribourg n'a plus reçu de médiation pénale qui impliquait la police depuis une année. Auparavant, le bureau en traitait entre 2 et 3 par année. Il s'agissait principalement de jeunes filles, fugueuses, arrêtées dans le cadre d'un mandat d'amener et qui se débattaient. 
[3] GAILLARD, J.-P. « Enfants et adolescents en mutation. Mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeutes », ESF, octobre 2023, 9-ème éd., 204 p.
[4] ERIKSON, E. H., Identity : youth and crisis, New York, W. W. Norton, ,1968, 336 p.
[5] FASSIN, D., La force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011, 392 p.
[6] BECKER, S. Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance, New york, Free press, 1963, 215 p.
[7] ROCHÉ S., De la police en démocratie, Paris, Grasset, 2016, 376 p.