A l’heure où le domaine de la construction ne cesse d’évoluer, la formation de la relève est au cœur des préoccupations. L’apprentissage AFP y joue un rôle clé, notamment pour des jeunes qui ont besoin d’un cadre plus progressif avant d’entrer dans le monde professionnel. Entretien avec Christine Dussud, directrice de l’Institut de Formation de la Construction (IFC).
Qu’est-ce que le métier de maçon aujourd’hui ?
Depuis tout temps, les maçons réalisent le gros œuvre des bâtiments : les fondations, les murs. Ils effectuent des travaux de terrassement, posent des tuyaux et des éléments préfabriqués. Ils interviennent aussi bien dans la construction de nouveaux ouvrages que dans la rénovation, la modernisation ou la réfection d’ouvrages existants. C’est un métier exigeant sans lequel nos villes, nos infrastructures n’existeraient pas.
Le métier évolue constamment, se modernise et se digitalise, intégrant de nouvelles technologies et méthodes de travail. Par ailleurs, les travaux de maçonnerie deviennent plus transversaux avec une forte connexion aux travaux du génie civil. Le métier n’est plus celui d’il y a vingt ans.
Par quelle formation devient-on maçon ?
Par les formations professionnelles de maçon AFP (ndlr Attestation fédérale de formation professionnelle) et de maçon CFC (ndlr Certificat fédéral de capacité). L’AFP dure deux ans, contre trois pour le CFC.
L’AFP constitue un premier diplôme pour des personnes dont le parcours scolaire a été plus difficile, ou pour de jeunes migrants qui doivent renforcer leur français ou leur mathématiques. La principale différence se situe au niveau des exigences scolaires, moindres en AFP.
Pourquoi souhaitez-vous valoriser la filière AFP ?
Trop souvent, cette formation est mal perçue par les jeunes et leurs parents. Ils souhaitent d’emblée opter pour un CFC. Or, choisir une filière non adaptée à ses capacités augmente considérablement les risques d’échec. La filière AFP permet de montrer sa motivation autrement que par les résultats scolaires, et de réussir un premier diplôme qui a une vraie valeur sur le marché de l’emploi. L’AFP constitue aussi un véritable tremplin vers le CFC, pour ceux qui souhaitent poursuivre leur formation.
Le candidat doit-il donc mieux choisir sa formation ?
En partie, oui. Mais cette responsabilité ne lui revient pas entièrement. Il est de notre devoir, en tant qu’institution de formation, de valoriser cette filière. Quant aux entreprises, elles jouent également un rôle essentiel lors du recrutement. Grâce aux tests d’aptitudes mis en place par l’IFC, aux échanges avec les enseignants et les conseillers en formation, elles peuvent déceler les profils qui gagneraient à commencer par une AFP. Éviter une rupture de formation s’avère bénéfique pour le jeune autant que pour l’entreprise, qui peut compter sur un apprenti motivé.
Jusqu’à quel niveau peut évoluer une personne ayant débuté par une AFP ?
Le diplômé peut poursuivre vers un CFC, puis obtenir le certificat de chef d’équipe après deux ans d’expérience, avant d’accéder au brevet fédéral de contremaître. Les métiers du gros œuvre offrent de réelles et rapides perspectives d’évolution, avec une très forte employabilité sur le marché de l’emploi.
Le point de vue des partenaires
« Il est essentiel d’engager des apprentis AFP pour garantir l’avenir du métier, signale Alexandre Adami, responsable génie civil et transformation de l’entreprise formatrice Alpha Edification. Les diplômés AFP acquièrent des compétences techniques et théoriques solides, supérieures à celles acquises par un ouvrier non qualifié directement sur les chantiers.»
L’AFP représente ainsi une véritable passerelle entre le travail non qualifié et le CFC, devenu plus exigeant depuis la nouvelle ordonnance de formation de 2025. Pour les entreprises, cette filière est précieuse : elle forme des profils pouvant intégrer rapidement les chantiers, sans forcément poursuivre vers un CFC, selon Alexandre Adami.
Comme le souligne Camille Riou, doyenne au Centre de formation professionnelle Construction « une pénurie d’apprentis AFP entraînerait la fermeture d’une classe à Genève. Les jeunes devraient alors se rendre à Neuchâtel, une contrainte susceptible d’en décourager plus d’un. » Pour Alexandre Adami, les conséquences seraient lourdes : « perdre les filières AFP à Genève reviendrait à fragiliser tout un pan des métiers de la construction.»
Seyoum Berhe, un avenir tout tracé
« En dernière année de CFC, Seyoum n’est pas loin d’être le major de sa promotion ! », souligne avec fierté son formateur et contremaître, Romain Gregoris.
Le parcours de Seyoum Berhe illustre parfaitement l’importance des filières AFP dans la construction. Arrivé d’Erythrée à 17 ans, le jeune homme a d’abord intégré une AFP chez René Mathez SA. « J’avais arrêté l’école à 12 ans et je ne parlais pas encore bien le français. Commencer par une AFP était nécessaire. »
Actuellement en dernière année de CFC, il mesure l’écart entre les deux formations. « La différence est flagrante tant au niveau pratique que théorique. Les notions enseignées en CFC sont plus poussées. Sur le chantier aussi, on attendra d’un apprenti maçon CFC qu’il en apprenne davantage, comme la lecture de plans, les finitions, le crépissage, les dessins techniques ou encore la pose d’embrasures aux fenêtres. »
« Chez René Mathez, nous valorisons les profils AFP, continue le formateur. Ce sont souvent des jeunes avec un parcours difficile, mais très motivés. Et c’est ce qui compte. Nous les aidons ensuite à surmonter les difficultés scolaires. Certes, ils demandent plus d’encadrement, mais leur implication compense largement cet investissement. »
Texte et photo : Léonore Ehrsam-Bimpage, Office pour l'orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC)
Article également paru dans la Tribune de Genève du 11 juin 2026