3 questions à Mallory Schneuwly Purdie en marge du cycle d’événements « vies musulmanes »

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Mallory Schneuwly Purdie © Stemuzt
Mallory Schneuwly Purdie © Stemuzt
Mallory Schneuwly Purdie est maître-assistante et chargée de cours au Centre Suisse Islam et Société de l'Université de Fribourg. Elle étudie les communautés musulmanes en Europe depuis plus de vingt ans et a participé à un webinaire organisé en mai dernier par le bureau de l’intégration et de la citoyenneté (BIC) portant sur les perceptions, réalités et enjeux des populations musulmanes.
  • Le BIC poursuit le cycle d’événements « Vies musulmanes à Genève » jusqu’en novembre : est-ce pertinent selon vous de thématiser le racisme antimusulman aujourd’hui ?

Oui, il est particulièrement pertinent de thématiser le racisme antimusulman aujourd’hui. La société suisse s’est durablement pluralisée du point de vue des appartenances religieuses et culturelles. Plus d’un tiers des musulmanes et musulmans vivant en Suisse possèdent la nationalité suisse. Pourtant, ils continuent souvent d’être présentés, dans certains discours politiques et médiatiques, comme un groupe extérieur à la société, voire comme une menace, comme le constate la première étude de référence sur le racisme antimusulman, parue en 2025. Ce processus d’altérisation entretient des représentations homogénéisantes qui ne correspondent pas à la diversité des vies musulmanes en Suisse. Le racisme antimusulman fonctionne par ailleurs de manière intersectionnelle : il peut se combiner avec des discriminations liées au genre, à l’origine, à la couleur de peau ou à la position sociale. Il touche particulièrement les personnes « visiblement » musulmanes, mais aussi celles qui sont simplement perçues comme musulmanes. Sensibiliser le public à ces mécanismes est donc essentiel pour prévenir les discriminations, les discours de haine et, dans certains cas, les actes de violence.

  • Observez-vous des spécificités cantonales ou régionales en matière de racisme antimusulman ?

Il est difficile de dégager de véritables spécificités cantonales ou régionales. Le racisme antimusulman s’inscrit certes dans des contextes politiques et sociodémographiques différents, avec des débats propres à chaque canton. Ses mécanismes restent toutefois largement similaires des deux côtés de la Sarine. Partout, les femmes portant le foulard semblent particulièrement exposées. Elles se trouvent à l’intersection du sexisme et du racisme : elles sont à la fois essentialisées comme des femmes soumises et perçues comme étrangères, y compris lorsqu’elles sont suisses. Ces représentations produisent des effets très concrets, notamment dans l’accès aux stages et à l’emploi, mais aussi à certaines fonctions publiques. Elles peuvent également conduire à leur exclusion de certains espaces, comme l’a montré récemment à Genève le débat sur les tenues couvrantes dans les piscines publiques. Ces controverses relèvent souvent d’un discours fémonationaliste qui prétend défendre l’égalité entre les femmes et les hommes en stigmatisant l’islam. Or, loin de « libérer » les femmes concernées, cette logique limite leur autonomie et les prive de la possibilité de définir elles-mêmes leurs choix et leurs formes d’émancipation.

  • Quel rôle doivent jouer les administrations publiques pour lutter contre ce phénomène ?

Les administrations publiques ont un rôle central à jouer. Elles devraient d’abord montrer l’exemple, et veillant à ce que leurs pratiques de recrutement ne reproduisent pas les discriminations observées dans la société. Cela supposerait notamment d’engager davantage de personnes directement concernées, y compris des femmes portant le foulard, et de garantir leur accès aux différentes fonctions publiques. Malheureusement, et à Genève en particulier en raison de la loi sur la laïcité de l’Etat (LLE), on assite plutôt au contraire. Les actions de sensibilisation et de prévention sont également indispensables, mais elles se heurtent à plusieurs difficultés. Elles atteignent souvent un public déjà sensibilisé, tandis que les personnes les plus réceptives aux discours antimusulmans restent difficiles à toucher. Il faut donc concevoir des projets capables de dépasser le cercle des personnes convaincues, tout en évitant qu’ils soient instrumentalisés et alimentent, en retour, les discours qu’ils cherchent à combattre. Une part importante de ces discours racistes se joue aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Or, leur fonctionnement tend à enfermer les utilisateurs et utilisatrices dans des univers informationnels qui confortent leurs opinions. Une personne exposée à des contenus racistes ne rencontrera donc pas nécessairement, spontanément, des messages de prévention. Les administrations devraient ainsi combiner exemplarité institutionnelle, prévention et soutien aux acteurs capables d’intervenir dans ces espaces numériques.

Le cycle « Vies musulmanes », organisé par le bureau de l’intégration et de la citoyenneté (BIC) se poursuit jusqu’en novembre 2026. Toutes les informations se trouvent sur cette page.