C'est tout un symbole pour la démocratie! La Conférence mondiale sur le journalisme d’investigation a accueilli à Genève plus de 400 journalistes du monde entier, des esprits libres à la plume valeureuse, incisive, lucide et courageuse. Ce type de médias représente un véritable garde-fou contre la corruption ainsi que les dérives politiques et économiques. L’enquête journalistique connaît ainsi un important développement, notamment en Chine, en Amérique du Sud et en Inde. Mafia, drogue, exactions d’une armée, secret bancaire, scandales, «ces journalistes révèlent la vérité, cherchent où personne n’ose s’aventurer et risquent leur vie au quotidien», soulève le conseiller d’Etat Charles Beer. On comprendra dès lors que l’invité d’honneur soit Roberto Saviano, auteur du livre Gomorra sur la mafia napolitaine. Menacé aujourd’hui de mort par la Camorra et sous protection policière, il ne regrette rien. Il est porteur de courage et de détermination. Autre personnalité qui marque cette sixième conférence: Seymour Hersh, l'un des journalistes les plus remarquables et les plus titrés des Etats-Unis. C'est lui qui a révélé le scandale de My Lai au Vietnam et plus récemment celui d'Abu Graïb. Il est aussi l'auteur de huit livres, dont Chain of Command, fondé sur ses enquêtes publiées dans le New Yorker.
Le conseiller d'Etat remercie le comité et salue la démarche des organisateurs: mettre en lumière, valoriser une forme de journalisme, menacée aujourd'hui par les impératifs de rentabilité et par une forme de désenchantement. Pourtant, l'importance du journalisme d'investigation est cruciale. Nous sommes plongés dans une époque complexe, traversée de messages nombreux et contradictoires. L'investigation, c'est précisément le journalisme qui permet de rendre visible des zones d'ombre, d'aller au-delà des certitudes confortables, des préjugés ou des apparences. C'est donc l'aspect le plus difficile mais aussi le plus noble de cette profession. Pour chercher au-delà du connu, pour explorer au-delà des déclarations rassurantes ou des slogans réducteurs, il faut cumuler beaucoup de qualités; le courage, évidemment; mais aussi infiniment de rigueur et de professionnalisme.
«Une société démocratique a un besoin impérieux d'une presse diversifiée et exigeante», relève le conseiller d’Etat Charles Beer. Une presse libre, capable d'informer sans le prisme des idées reçues ou des cercles de pouvoirs influents. Or il faut du cran et parfois de l'audace pour résister aux pressions mercantiles, aux jeux d'influence, qui ciblent les rédactions. L'enjeu d'une presse libre, curieuse et rigoureuse est crucial aussi, car une démocratie se construit par le débat. Or le débat doit s'articuler autour de partenaires très bien informés. Le débat contradictoire n'a de sens que s'il est irrigué d'informations véritables et d'arguments développés. Toute démocratie doit se confronter au réel: encore faut-il pouvoir le cerner, l'identifier pour l'analyser sereinement et finement. Or trop souvent, dans le monde d'aujourd'hui, l'impression remplace les faits, et l'émotion tend à supplanter la raison.
La pression est devenue forte sur les journalistes qui détiennent le pouvoir très convoité de l'image. Il faut déplorer les tentatives non négligeables de museler certaines plumes et d'affaiblir le journalisme d'investigation. Si la censure est rarement directe, on peut s'inquiéter d'une tendance à l'autocensure ou aux coupes budgétaires dans la sphère du reportage par exemple. Dans ce contexte, la révolution technologique offre de nouveaux canaux. Internet ouvre de multiples opportunités aux journalistes d’investigation, grâce aux blogs, aux émissions télévisées directement reportées sur la Toile, etc. La question économique continue cependant de se poser. On constate une propension de la presse actuelle à aller vite et à se contenter parfois d'informations lapidaires, voire précaires: l'exact contraire de l'exercice de lucidité, de la patience et du temps requis pour le journalisme d'investigation. Il faut donc tout entreprendre pour réhabiliter et valoriser le journalisme d'investigation si l'on veut élever le niveau de connaissances et de réflexion de notre société. Le journalisme qui enquête agit aussi comme un révélateur nécessaire et précieux des fragilités et des failles de notre société. Son travail de repérage et de décryptage en profondeur permet aussi de surmonter les obstacles et de progresser. On ne peut dissocier le journalisme d'investigation du progrès des idées en démocratie.
On a beaucoup évoqué les problèmes liés à la passivité citoyenne et au fort taux d'abstention. L'abstention est souvent liée à un sentiment de dépossession, à une forme de fatalisme. Or précisément, cette conférence mondiale rappelle que les journalistes d'investigation portent haut les valeurs d'une société responsable et donc informée, loin de toute forme de passivité et de renoncement. Savoir, comprendre, aller plus loin dans l'explication des phénomènes sont des actes professionnels mobilisateurs. Indubitablement, il existe un lien entre un journalisme offensif – ce qui ne signifie pas arrogant et irrespectueux – et le désir des citoyens de s'approprier les enjeux de leur pays ou de leur région. Toute information confuse ou lénifiante nourrit la démission citoyenne. A l'inverse, un journalisme roboratif permet de capter les énergies, les questions, les envies de participer. Pour toutes ces raisons, cette conférence mondiale a été un événement phare, auquel le Conseil d’Etat porte toute sa considération et tout son soutien. Le statut du journalisme d’investigation doit être absolument mis en exergue et distingué, car, comme le rappelle le conseiller d’Etat Charles Beer, «il est l’espoir pour combattre le «mal absolu», pour reprendre une expression de Winston Churchill, autrement dit le ferment d'une démocratie vivante».
Département de l’instruction publique, de la culture et du sport