Nous
voici une nouvelle fois réunis pour célébrer le 1er
août, comme nous avons coutume de le faire depuis 1891, soit depuis
plus d'un siècle, mais depuis fort peu de temps par rapport aux
origines de la Confédération.
Cet instant privilégié permet de faire un retour sur soi-même avant de se projeter dans l'avenir. Longtemps, il a permis aux professeurs de morale de constater que, décidément, il n'y en avait point comme nous ! Depuis sont heureusement survenus quelques doutes salutaires.
Face aux ravages de la guerre, de la famine ou des épidémies, au Proche-Orient, en Asie ou en Afrique, la Suisse n'a connu qu'une grande secousse au cours des mois écoulés : elle a rejoint les 180 Etats qui forment l'Organisation des Nations Unies et elle ne s'en est pour ainsi dire pas aperçue. Bien sûr, le marasme économique et la morosité ambiante jettent une ombre sur quelques aspects de la vie quotidienne qui paraissaient aussi ancrés dans la réalité helvétique que le granit dans les Alpes. Les services publics le deviennent moins et la Poste comme les chemins de fer cessent d'être des repères familiers. Les conquêtes sociales du XXe siècle semblent devoir, au cap du XXIe siècle, connaître des mutations importantes sur lesquelles aucun consensus ne s'est pour l'instant dégagé.
Consensus, voilà un mot qui paraît bien résumer l'esprit suisse, l'esprit des institutions. Pourtant, il ne s'est introduit que lentement dans les têtes et dans la réalité helvétiques. A la naissance de l'Etat fédéral, en 1848, on ne parlait guère de consensus ni de formule magique. Or, pour trouver un consensus, il faut un dialogue. Il faut donc se parler et s'écouter, ce qui est parfois plus difficile dans un pays plurilingue, malgré la boutade qui veut que les Suisses s'entendent bien parce qu'ils ne se comprennent pas.
Ce
qui rassemble un Genevois et un Appenzellois aujourd'hui c'est d'abord
une communauté de destins, mais c'est aussi une conception commune
de la démocratie directe ou semi-directe. La démocratie
suppose, pour être fructueuse, le dialogue entre les opinions. Or,
aujourd'hui, certains refusent le dialogue et prônent la violence
pour faire avancer leurs idées, comme on a pu le constater au début
juin, à Genève, lors des manifestations qui ont accompagné
le Sommet d'Evian. Cette semaine encore, un hebdomadaire romand accorde
une large place à ceux qui refusent le dialogue et qui n'hésitent
pas à déclarer que la " pratique active de l'anarchie
provoque un certain plaisir ".
Il faut clairement s'opposer à la mondialisation de la violence et rappeler qu'un Etat de droit a non seulement le droit, mais le devoir de s'opposer aux transgressions répétées de l'ordre juridique.
Il est vrai que la démocratie peut parfois conduire à faire violence, par un abus de démocratie. C'est très certainement ce qu'a voulu signifier le Tribunal fédéral dans ses deux récents arrêts concernant les procédures de naturalisation. Ces procédures doivent en effet respecter celles d'un Etat de droit. Les décisions du Tribunal fédéral paraissent limiter la souveraineté populaire. Mais nous en convenons tous, la souveraineté populaire ne saurait nier les principes de liberté et de solidarité, fondements du lien fédéral, non seulement depuis 1848, mais depuis les origines de la Confédération, puisqu'on les retrouve dans le texte du Pacte de 1291 conclu pour assurer liberté et solidarité aux habitants des trois vallées alpines.
Pour autant, cela ne saurait signifier que l'acquisition de la nationalité suisse est un simple acte administratif analogue à l'obtention d'un permis de conduire. Devenir Suisse n'est pas un simple droit, acquis d'office parce que l'on remplit un certain nombre de conditions.
C'est d'abord un choix et l'expression d'une volonté, celle de participer pleinement à la communauté dans laquelle on vit en acceptant, d'une certaine façon, même sous bénéfice d'inventaire, l'héritage, c'est-à-dire le poids du passé comme le défi de l'avenir. Le passeport est une chose, le droit de vote en est une autre. On peut très bien concevoir de les dissocier de la naturalisation en elle-même. Cette dernière suppose bien davantage qu'un acte administratif : une volonté d'intégration. En ce sens, la décision des juges fédéraux n'apporte pas de solution et risque d'être mal comprise, alors même qu'elle pose clairement les limites de la démocratie. Etre Suisse n'a jamais été facile dans l'histoire et ne le sera pas davantage à l'avenir. Il s'agit d'une chance et d'un défi toujours renouvelé. Mais c'est la vie, la liberté et la solidarité.
Vive Genève, vive la Suisse.
Bernard LescazeDiscours prononcé par Monsieur Bernard Lescaze, président du Grand Conseil, à l'occasion du 1er août 2003 à Satigny.
Le
privilège d'être conseiller d'Etat, nous offre l'opportunité
de mieux connaître nos communes. Tenez, ce soir par exemple, on
vient de m'apprendre que la vôtre, Vandoeuvres, est celle qui compte
le plus de chênes par nombre d'habitant. Lorsque j'étais
président des communes genevoises, on prétendait que Vandoeuvres
était celle qui avait le plus de blé. Quelle extraordinaire
diversité !
Trêve de plaisanterie ! Revenons, si vous le voulez-bien, à
la Fête Nationale qui nous rassemble ici ce soir, dans la ferveur
patriotique.
" Se glorifier de ses ancêtres, c'est chercher dans les racines
ce que l'on devrait trouver dans les branches " écrivait un
jour Madame Rolland.
Pendant des années, forts de notre histoire, et de notre passé
rassurant, nous avons regardé le monde évoluer autour de
nous, d'un air un peu hautain et goguenard.
L'inflation, le chômage, les restructurations industrielles, les
licenciements collectifs étaient pour les autres.
Les déficits des caisses de pension et des assurances sociales,
les déséquilibres des finances publiques, les scandales
financiers n'étaient pas de ce pays.
La pauvreté, souvent liée à des processus d'urbanisation
galopants, la violence, les conflits sociaux ou inter-ethniques, tout
cela c'était ailleurs.
Pendant ce temps, la Suisse, îlot de stabilité et de prospérité,
s'affichait comme un modèle de sagesse économique, sociale
et démocratique, non contaminée, ou si peu concernée,
par ces maux qui minaient les autres pays de la planète.
Bon nombre d'entre nous voyait là, un signe de supériorité,
voire d'infaillibilité du système helvétique, vantant
les vertus historiques de "l'Alleingang", prônant l'immobilisme
et le repli sur soi, comme seule politique capable de garantir le maintien
des acquis.
Et puis il y a eu l'affaire Swissair et ses prolongements actuels avec Swiss.
Il y a eu l'effondrement de quelques fortunes industrielles que l'on
croyait inoxydables, les dégraissages, dans des secteurs aussi
vitaux que celui des banques et de la finance, le déraillement,
même chez-nous, des systèmes de santé et des retraites,
les signes évidents d'une montée de la violence parmi nos
jeunes, les dérapages des finances publiques et surtout l'inquiétude.
L'inquiétude qui nous saisit tous, lorsqu'on voit se fissurer nos
certitudes, la peur face à des mutations que l'on pressent, mais
que l'on ne peut pas maîtriser. La peur qui, on le sait bien, est
toujours mauvaise conseillère.
Il ne s'agit pas aujourd'hui de juger, ni de stigmatiser ces phénomènes
et encore moins de rechercher des boucs émissaires.
Il s'agit tout simplement de les prendre en compte et de regarder la réalité
en face, sans se complaire dans l'autosatisfaction ni l'auto dénigrement.
Soyons néanmoins lucides et réalistes, la Suisse n'est pas
infaillible !
Nous n'échappons plus aujourd'hui aux phénomènes,
ni aux turbulences qui traversent l'Europe et le monde.
Bref, le temps est révolu ou l'on pouvait dire comme Victor Hugo
: " la Suisse trait sa vache et vit paisiblement ".
S'il est un choix que nous devons faire aujourd'hui, c'est celui de l'attitude
et de l'état d'esprit à adopter.
Pour utiliser une métaphore sportive, j'ai envie de clamer tout
fort ce soir: " allez-Genève , allez-la Suisse !" Soit
nous nous contentons de jouer " le verrou " pour tenter de défendre
nos acquis, soit nous prenons résolument le match en main, en estimant
que la meilleure défense est encore l'attaque.
L'attaque, c'est-à-dire, l'anticipation, la créativité,
la confiance et l'enthousiasme, la volonté de gagner, le goût
de l'effort et de l'innovation !
En clair, d'assumer avec courage et détermination la confrontation
ouverte avec nos concurrents, et, condition indispensable pour parier
sur l'avenir, de jouer collectif !
Morcelée en 26 cantons qui ont tous tendance à jouer pour
soi, la Suisse, plus que tout autre pays au monde, ne peut s'imposer qu'en
jouant la cohésion et la cohérence.
A chacun de nous de laisser tomber un peu de ses égoïsmes
pour participer à l'effort collectif qui s'impose chaque jour davantage!
Nous avons eu le privilège de pouvoir choisir librement notre appartenance à la Confédération Suisse. Chaque 1er août doit être pour nous l'occasion de réfléchir sur la portée de ce choix et de lui donner un sens.
Disons-nous également que ce qui vaut pour la Suisse, vaut aussi pour le Canton de Genève, et que chacun d'entre-nous, qui que nous soyons, peut apporter notre pierre à l'édifice. Et gardons-nous, nous aussi, d'un certain complexe de supériorité et de la tentation d'un isolement confédéral qui nous conduirait inévitablement dans un cul de sac.
Genève, ville internationale, siège européen des Nations Unies, Genève avec ses atouts incomparables a toutes les cartes en règle pour affronter les défis qui sont les siens.
Si notre position géographique doit nous inciter à penser notre avenir par-delà la frontière nationale, elle impose parallèlement un renforcement de nos liens avec la Confédération et les Cantons voisins.
Nous avons tous besoin les uns des autres, non seulement pour exister, mais pour prospérer; nous avons tous besoin les uns des autres, car notre propre intérêt dépend tout bonnement de l'intérêt commun, besoin les uns des autres pour nous confronter et évoluer, conscients que nos valeurs cumulées, nos complémentarités et nos diversités sont des atouts extraordinaires, des atouts qui font la force de ce pays et que nous devons saisir à tout prix.
Il faut enfin que nous réapprenions à ouvrir tout grand les yeux, comme ceux des enfants, et regarder autour de nous, en sachant comme le petit Prince de Saint Exupéry qu' " on ne voit bien, qu'avec le cur ".
Chères concitoyennes, chers concitoyens, tout cela, c'est bien peu demander, pour que vive Genève et que vive la Suisse.
Carlo LamprechtDiscours prononcé par Monsieur Carlo Lamprecht, conseiller d'Etat chargé du département de l'économie, de l'emploi et des affaires extérieures, à l'occasion du 1er août 2003 à Vandoeuvres.