Son
Altesse le Prince Sadruddin Aga Khan nous a quittés la semaine
dernière. Comme pour toutes les fortes personnalités, le
vide qu'il laisse n'apparaîtra qu'avec le temps. Pour l'heure, ceux
qui l'ont connu égrènent leurs souvenirs et ressuscitent
sa présence par la grâce de la mémoire.
Comment en effet oublier sa poignée de main franche, son regard brillant, sa stature altière et son intelligence claire ? Comment ne pas rester comme l'élève devant le maître face à sa simplicité, à son attention à l'autre, à sa chaleur, même lors d'une première rencontre ? Cette ouverture était le pendant d'une grande discrétion qu'il s'est employé à maintenir sur sa vie.
"Notre destin est entre les mains de Dieu. Maintenant son âme est libre", a déclaré l'un de ses proches collaborateurs après le décès du Prince. Je suis convaincu que cette simplicité et cette humilité dans l'expression lui auraient plu, comme je suis convaincu de la profonde dimension spirituelle de cet homme qui avait tout pour occuper les avant-scènes dans le monde du paraître et qui a choisi au contraire d'uvrer à la défense de valeurs auxquelles il croyait. Ces valeurs se résument en une expression : la dignité humaine.
Jusqu'à son dernier souffle, la vie de Sadruddin Aga Khan abonde en paradoxes et coïncidences. En effet, il est décédé 43 ans jour pour jour après son demi-frère, le prince Aly Khan, fameux pour avoir épousé Rita Hayworth. Là où la plupart des esprits occidentaux ne verraient que l'effet du hasard, je vois au contraire le signe d'une dimension supérieure, la marque d'un homme choisi par le destin, comme sorti d'une tragédie grecque.
Né en France, Sadruddin en est chassé par la guerre. Sa famille se déplace alors en Suisse, où est installée la Société des Nations (SDN) que son père, Mohamed Shah Aga Khan III, a présidé. C'est au sein de l'Organisation des Nations Unies, successeur de la SDN, qu'il fera toute sa carrière, étant même élu Secrétaire général en 1981, avant Javier Perez de Cuellar. Il doit cependant s'incliner devant le veto d'un des membres permanents du Conseil de Sécurité, dont les motivations restent inconnues. Il est probable qu'un homme sans attaches nationales déplaisait, soit qu'il soit jugé trop libre, soit qu'il soit perçu comme inféodé aux grandes puissances. Sur ce dernier point, l'erreur était totale.
Guerre et paix, exil et racines, appartenance nationale et internationalisme, la vie de Sadruddin Aga Khan a oscillé entre ces pôles. En cela, elle fait preuve d'une grande fidélité à l'itinéraire familial. Exilée d'Iran, sa famille a appris en première ligne la dureté des conflits, au point de créer plusieurs organisations humanitaires familiales. Privée d'attaches nationales, elle a développé des racines internationales, autant par l'attachement à la communauté des musulmans ismailis chiites, répartie dans de nombreux Etats, que par son engagement au sein des institutions internationales.
La disparition de Sadruddin Aga Khan accomplit ce destin particulier, d'une part parce qu'elle le réunit à ceux qui l'ont précédé, et en particulier ses parents, mais aussi parce qu'en fermant le cycle de son action terrestre, qui a été riche, elle permet à la fois d'en saisir mieux les contours et d'en voir la continuité par rapport à ses ancêtres.
Rarement une personnalité aura été aussi discrète et rayonnante que ne l'a été son Altesse le Prince Sadruddin Aga Khan. Ce prince de sang était aussi et surtout noble de par sa conduite et ses engagements.
Il avait fait le choix de lier sa vie à celle de notre canton, à sa manière : en toute liberté et sans ostentation. Au terme de ses engagements à l'ONU, en 1992, Sadruddin Aga Khan a créé Alp Action. Dans cette ONG ont convergé son attachement à notre pays, sa conscience de l'importance de la nature pour la survie des humains, mais aussi pour leur équilibre et leur bonheur, et sa vision d'une nature et d'une culture étroitement imbriquées. Alp Action a restauré des églises médiévales, des chalets traditionnels, financé la formation de tavilloneurs, un savoir-faire qui se perdait, planté des arbres et réintroduit des gypaètes.
En voyant Sadruddin Aga Khan côté jardin en tenue de montagne discuter avec le maire d'un village préalpin, avec un guide ou avec un ornithologue, il était difficile d'imaginer côté cour le travailleur infatigable, à l'aise dans les allées du pouvoir comme dans les palais des rois ou au service des plus démunis. Partout, il restait lui-même. Unique et universel.
Nous sommes reconnaissants d'avoir eu le privilège d'héberger en nos murs un être de sa qualité, autant que nous sommes affligés aujourd'hui de sa disparition. S'il fallait trouver quelqu'un qui incarne l'Esprit de Genève, fait d'universalisme, d'attachement à ses origines et de respect de l'autre, son Altesse le Prince Sadruddin Aga Khan serait cet être. Il ne sera pas remplacé.
Robert Henlser
Chancelier d'Etat